Interview
Jean-Pierre Verney, passeur d’histoires de la Grande Guerre Jean-Pierre Verney, passeur d’histoires de la Grande Guerre

Jean-Pierre Verney, passeur d’histoires de la Grande Guerre

Dans notre dernier numéro vous avez pu appréhender ce formidable projet du musée de la Grande Guerre de Meaux, découvrez aujourd’hui l’homme qui est derrière : Jean-Pierre Verney. Portrait de l’homme et d'un lieu de découvertes.

Le cheminement d’un homme
Le bambin Jean-Pierre Verney découvre un jour, en se promenant seau à la main, un drôle de paysage... un terrain pas comme les autres, avec des obus et des grenades échoués là. Et, dans le fond du jardin de la petite maison que ses grands-parents ont, au Chemin des Dames, et où il séjourne régulièrement, il y a cinq tombes avec des casques posés dessus... Le village s’appelle Soupir, c’est une halte de pèlerins.
Le décor est planté. Voir, enfant, ces anciens combattants, des hommes d’une cinquantaine d’années se retrouver, partager, boire, chanter puis repartir sur les champs de batailles, cela peut marquer... Et, à seize ans, apprendre que sa grand-mère était allemande et que, "génétiquement" il y a une présence de cet "autre camp" dans sa chair, passionne d’autant plus Jean-Pierre Verney pour cette Grande Guerre. Un intérêt profond, une envie de tout savoir, de tout connaître et de comprendre cette guerre l’anime depuis plus de quarante ans. Une curiosité de nombreuses fois mise à l’épreuve car "pour parler de la guerre, il faut la connaître". D’abord, acquérir une connaissance du terrain : à 14 ans il part en stop à Verdun. Puis, le moyen idéal d’approcher la chose sans être militaire : devenir photographe.

Il assiste les plus grands photographes des grandes maisons ; son maître Maurice Tabard s’impose à lui. Ce qui compte le plus pour Jean-Pierre Verney, ce n’est pas des références universitaires, c’est son approche personnelle et humaniste. "Je ne cherche pas à tout comprendre, mais à être dans leurs peaux, aussi bien de celui qui apporte des valeurs que de celui qui les conteste".

Une certaine vision par l’objet
Après avoir acquis une connaissance historique et romanesque de cette grande guerre, Jean-Pierre Verney s’est rendu compte qu’ "il lui manquait quelque chose" : l’histoire par l’objet. Ou plutôt, la compréhension et l’interprétation de l’objet, d’où la recherche de l’histoire se rattachant à chacun d’eux. C’est d’une mission de conservation du patrimoine qu’il s’agit ; pas seulement des 50 000 objets que Jean-Pierre Verney a réussi à rassembler mais de la diversité, de la richesse infiniment variée de 50 000 histoires d’hommes, de femmes et d’enfants qu’ils laissent prodigieusement apparaître. L’approche est spécifiquement humaine : "il y a des Hommes derrière tout cela, des femmes et des gosses, des morts, des survivants, on parle toujours des survivants !".
Une approche singulière aussi puisque dès l’origine, Jean-Pierre Verney n’a pas l’âme d’un collectionneur mais plutôt, dit-il, celle d’un épicier qui distribue de la nourriture. L’homme est prêteur. Et ce n’est pas une simple et grande collection qu’il nous offre, constituée au fil des ans, mais un véritable outil pour la compréhension de la société. Car la manière de faire voir l’objet, via les histoires personnelles qu’il nous transmet, nous permet de savoir ce qui s’est passé hier, de comprendre aujourd’hui et mieux construire demain. Jean-Pierre Verney est un laboureur qui a commencé un sillon il y a quarante ans, qui a vu que derrière lui "ça poussait" et que récolte devait se faire : un musée va pouvoir naître. + de renseignements sur : museedelagrandeguerre.eu Ouverture le 11/11/11

INTERVIEW TROIS QUESTIONS à JEAN-PIERRE VERNEY
Propos recueillis par Carole Tournon

Quel est l’objet qui a le plus de valeur à vos yeux ?
L’objet de ma collection qui aurait la plus grande valeur pécuniaire m’importe peu. Ce qui m’importe c’est d’avoir pu regrouper "des objets qui ont leur place". Un petit objet du quotidien, insolite, et qui laisse, derrière, apparaître immédiatement une histoire, oui, ça, ça m’intéresse. Un jour j’ai eu la chance de trouver l’ensemble complet d’un déserteur. L’histoire d’un homme qui met sa vie dans une valise (pantalon, caleçon, portefeuille, photo de sa femme...) et qui se sauve. Et bien, l’histoire qu’enferme cette valise a bien plus de valeur à mes yeux qu’une coiffure prestigieuse de l’armée allemande ! Ma collection est conçue pour raconter des histoires. Vous découvrirez par exemple dans la collection le siège d’un cul de jatte : ce n’est pas que le simple siège d’un mutilé que vous verrez, vous intègrerez une autre histoire : celle de sa femme qui après avoir retrouvé la moitié de sa moitié aura eu la tâche de le déplacer, de le porter, de l’installer à table pendant des années... Il vous apparaîtra que, certes, la vie a continué pour l’un et l’autre après guerre, mais de façon terrible et tragique. Ce sont des objets qui interpellent, qui font sourire ou qui peuvent faire pleurer.

Qu’est-ce qui vous touche le plus dans ce conflit ?
... que dire... en réalité, c’est que tout aurait pu être évité. On parlait d’une Europe "phare de la civilisation", mais en réalité, ils avaient tous peur du voisin. C’est la peur de l’autre qui a aussi créé cette guerre... Tout le monde pensait que cette guerre serait courte. meurtrière, violente, mais courte (on l’estimait à 8 à 10 semaines)... Ce qui interpelle aujourd’hui encore c’est comment les politiques ont pu aller aussi loin et demander autant. Et que ces hommes, ces combattants aient pu accepter tout cela, en sachant qu’il y a énormément de choses derrière : de la fraternité, une angoisse dévastatrice, la mort... Ce qui ressort aussi de la visite du musée est que la guerre 14-18 n’est pas encore tout à fait éteinte. Aujourd’hui, on parle encore des Balkans, on parle encore de l’Irak, de la Palestine, de nouveau de l’Arménie, de l’Ukraine qui est toujours à la limite de son indépendance... Une dimension mondiale de la guerre est présente au musée, tous les pays belligérants sont représentés.

Quelle a été la place de la femme dans la Grande Guerre ?
Cette époque a été une avancée spectaculaire pour la femme, une avancée incroyable de la civilisation. La femme a fait plus de progrès en quatre ans pour sa liberté, sa libération, qu’elle n’en avait fait depuis la renaissance... Dans le costume ! Ces corsets qui disparaissent, le port du pantalon, c’est très important ! C’est la place de la femme dans la société qui devient différente ! Et puis, il y a une promesse sous-jacente : les femmes pourront voter. Elles seront l’égal de l’homme !... et finalement, les églises et les sénateurs qui vont s’opposer à tout ça, comme s'ils avaient peur que la jupe fasse de l’ombre au pantalon... Aussi, la grande découverte faite par l’industrie, que les femmes travaillaient mieux et étaient plus rentables que les hommes... des phénomènes, encore ici, qui ne sont pas encore éteints à notre époque.