Interview
David Grimal, un mage moderne David Grimal, un mage moderne David Grimal, un mage moderne

David Grimal, un mage moderne

Pour Baudelaire, tels étaient les grands penseurs de l’humanité, "des mages". David Grimal est encore plus que cela, car, allant au-delà de l’observation et agissant en conséquence de ses constats, il nous apparaît en éclaireur de conscience et nous prouve que le changement est réellement possible. Exemple à suivre.

Difficile d’imaginer de la part d’un violoniste renommé et très sollicité, qui pourrait douillettement se laisser bercer par une carrière soliste confortable et jalousement à l’abri, qu’il choisisse de se consacrer aux autres et de porter secours aux plus démunis. C’est pourtant ce que fait David Grimal avec l’énergie lumineuse de ceux dont l’envie d’autre chose est plus forte que tout.

David Grimal, Les Dissonances
En créant Les Dissonances, David Grimal lance une extraordinaire aventure humaine, un original rassemblement... En résidence depuis 2008 dans la belle salle de l’Opéra de Dijon, Les Dissonances est un collectif de musiciens animé par l’envie de se retrouver dans un autre rapport que celui que l’orchestre classique impose. Un rapport différent puisque les énergies ne sont pas concentrées sur le chef d’orchestre, il n’y en a pas, mais où tous les musiciens sont partie prenante de la création. Un laboratoire musical et poétique avec un rapport social à la musique "autre". Un orchestre hors norme, autonome, où les musiciens réunis sont déjà solistes dans les plus prestigieuses institutions. En fondant ce collectif en 2004, David Grimal a su abattre les cloisons, inventer une synergie démocratique très positive et montrer une autre vision du concert classique dans laquelle chacun aura pu faire preuve d’une grande exigence artistique puisque chaque musicien, au-delà de sa liberté à nuancer son propre jeu, est en droit de s’exprimer sur la partie de l’autre. Ce talentueux et bouillonnant orchestre réunit une cinquantaine de musiciens qui abordent ensemble les plus belles œuvres classiques et contemporaines pour une programmation établie au sein d’une collaboration d’esprit "très collégiale", en adéquation aussi avec les salles qui les accueillent. En résultat de ce travail innovant, il apporte au public une nouvelle vision des œuvres du grand répertoire. Orchestre premier du genre en France, il produit une trentaine de concerts par an, à Dijon, mais aussi au Volcan-Scène Nationale du Havre et à Paris, comme le 7 janvier dernier à la Cité de la musique où 48 musiciens des Dissonances ont joué la Cinquième symphonie de Beethoven.

Les Dissonances engendre aussi
Depuis peu, les "P’titssonances" sont arrivés, projet de sensibilisation du jeune public à la musique classique. Un musicien du groupe met entre les mains d’enfants qui n’ont jamais fait de musique un violon, dont nos chers chérubins arrivent à sortir des sons qui, cordes apprivoisées et archers levés, avec l’objectif de présenter une petite pièce musicale après seulement quatre jours de pratique, une pièce musicale en lien avec le thème du concert des Dissonances. Le souci de la transmission, anime aussi Les Dissonances.

Les Margéniaux
Quand il est à Paris, David Grimal a les yeux ouverts sur son 20e arrondissement et sur notre société ; se mettant à son service, il combat alors un fait d’exclusion grave, celui de se retrouver à la rue. Voulue par David Grimal et sous l’égide des Dissonances l’association Les Margéniaux est née. Une association où les musiciens requis sont ici bénévoles, où qui veut jouer, s’inscrit, et travaille ! Toujours... Les Margéniaux, constitués de membres de l’ensemble Les Dissonances, font là encore voyager la musique et produisent leurs concerts au cœur de Paris en l’église Saint-Leu, 92 rue Saint Denis (retenez l’adresse des sans abris !), où les trois ou quatre musiciens du groupe qui officient ont carte blanche de la programmation. Une soirée musicale des Margéniaux réunit Les Dissonances et les gens de la rue : concerts accessibles à tous, sans discrimination sociale, où la musique classique habituellement assimilée à une certaine élite est jouée pour tous, gratuitement. Pour récolter des fonds en faveur de personnes en situation de précarité, Les Margéniaux programment "L’Autre Saison" et font suivre le concert d’une quête au chapeau : l’argent recueilli sert à mettre en place une aide à la réinsertion par l’accès à des micro-crédits qui peuvent permettre, entre autre exemple, le financement d’un permis de conduire, l’investissement dans une matière première pour démarrer une activité, l’achat d’un véhicule pour se rendre sur le lieu de travail... et ces micro-crédits sont destinés à des personnes en situation de précarité qui font la démarche de s’en sortir. Ces concerts rassemblent de manière large : le public de 500 personnes qui a fait craquer les murs de l’église cet hiver était composé d’hommes et de femmes à la rue mais aussi de personnalités, de mélomanes et simplement de personnes qui en "passant par là" assistent à leur premier concert classique...

Rendez-vous mensuel donné à des gens déstructurés, qui par ces dates sur lesquelles ils comptent, se donnent aussi rendez-vous à eux-mêmes. Dates où ces délaissés assument un engagement de travail et de partage, dates d’espoir pour certains. Car quel autre art que la musique peut ainsi transcender la misère humaine, en toute gratuité, et lui procurer des émotions qui ont pour don de résonner comme des promesses ?...
L’aventure humaine des Dissonances, si inventive et qui a la particularité de mêler en son sein des artistes de renommée nationale et internationale à de jeunes artistes débutants, a ainsi fait face aux manques les plus criants de notre société en fondant l’association les Margéniaux. David Grimal, un homme pas solitaire qui, à l’heure où les Français questionnent le passé et s’inquiètent de leur confort menacé, préfère, lui, se tourner vers son prochain, se démarquant ainsi à nos yeux, de manière fédératrice en tant qu’utopiste en action, type humain malheureusement bien rare.