Interview
Benjamin Delessert, industriel et scientifique décoré par Napoléon !

Benjamin Delessert, industriel et scientifique décoré par Napoléon !

Par Jean Borenstein, Association pour l'Histoire des Caisses d'Epargne.

Un fil rouge pour un homme pluriel, enfant des Lumières
C’est pour son activité politique et philanthropique que Benjamin Delessert reste connu aujourd’hui, avec comme fil rouge l’émancipation intellectuelle et financière des classes pauvres. Et la création de la Caisse d’Epargne de Paris en 1818 constitue sa grande œuvre. Mais, il avait bien d’autres cordes à son arc. à travers sa mère, qui entretint longtemps une grande amitié avec Jean-Jacques Rousseau, Benjamin fut un héritier du siècle des Lumières. Son éducation protestante, ses relations, dont ses amitiés avec notamment Benjamin Franklin, Chaptal, Parmentier, ses multiples centres d’intérêt en font un des piliers de la société française du début du XIXe, moment charnière de la 1re industrialisation. Par ailleurs, il constitua tout au long de sa vie une extraordinaire collection de botanique et de conchyliologie. à sa mort, son herbier était constitué de 200 herbiers particuliers contenant 86000 espèces de plantes ! Sa collection de peintures était également considérée comme une des plus importantes de France. Curieux de tout, Benjamin était bien là dans le droit fil des Encyclopédistes.

Elève d’Adam Smith
Sa vocation d’industriel se forgea durant ses années d’apprentissage. Il fit ses études d’abord à Genève. Mais très vite son père, le Banquier Etienne Delessert, l’envoya en Grande Bretagne où il suivit les enseignements d’Adam Smith à l’Université d’Edimbourg et de David Hume et où il assista aux expériences de Watt sur les machines à vapeur. Influencé par Adam Smith, auteur de la Richesse des nations, de l’efficacité du libéralisme économique, Benjamin restera toute sa vie un ardent défenseur d’un libéralisme bienfaisant. Formé aux sciences économiques et industrielles, il a également tâté de la carrière militaire, se distinguant comme capitaine d’artillerie. Fasciné par les progrès de la révolution industrielle en Angleterre, Benjamin fonde la Société d’encouragement pour l’industrie nationale. Sensible à l’industrialisme Saint-Simonien, il avait foi dans les progrès de l’humanité par les possibilités de l’industrie.

Sa réussite industrielle au service d’une France confrontée au blocus
Parmi ses multiples facettes, sa réussite industrielle, par trop méconnue, mérite d’être contée. En 1795, son père malade lui transmet les rênes de l’entreprise familiale qui s’occupe de négoce, de banque et d’activité industrielle. Benjamin est alors âgé de 22 ans. à Passy, à côté d’une manufacture qu’il fonde où fonctionne une des 1res filatures mécaniques de coton, Benjamin devient pionnier en matière d’industrie du sucre. A ce titre, Napoléon l’intègre en 1810, aux côtés de scientifiques (Monge, Berthollet...) et de manufacturiers (Oberkampf), dans le Conseil général des fabriques et manufactures, qui devaient chercher les moyens de suppléer à des matières premières ou à des produits que la guerre ne permettait plus d’importer. Benjamin s’implique dans la recherche, car tributaire d’importations de sucre.

Après 4 longues années de tâtonnements, Delessert fut le premier à découvrir le processus de fabrication du sucre à partir de la betterave. Le sucre de betterave en effet suppléait le sucre de canne dont la France était alors privée à cause du blocus. Averti par Chaptal, l’Empereur décida de se rendre sur le champ à la manufacture Delessert à Passy. Après une visite détaillée de l’établissement, Napoléon lui témoigna sa vive satisfaction en lui remettant sa propre croix de la Légion d’honneur qu’il portait alors sur sa poitrine. Benjamin Delessert a de ce fait exercé une influence décisive sur le développement de l’industrie sucrière en France, d’autant qu’il ne garda pas pour lui le secret de la fabrication du sucre. Dans la foulée, en 1812, il devient également le plus jeune régent de la Banque de France et obtiendra plus tard le titre de baron. Une vie bien remplie au service d’une vision. Et si ses succès industriels résultèrent principalement de sa capacité d’entreprendre et d’introduire les innovations techniques émergentes, il ne faut pas mésestimer l’intelligence de la gestion de sa main d’œuvre, soucieux d’éducation et d’intégration, dans la lignée des grands capitaines d’industrie adhérant à un libéralisme éclairé. En cela il fut pleinement homme de son temps. Banquier et industriel, homme le plus riche de France, scientifique et ami des arts, philanthrope militant. Deux siècles après, on voit resurgir de grands philanthropes libéraux, qui à l’instar de Bill Gates, sous des formes totalement inédites adaptées à notre monde du XXIe, s’engagent avec une même vision positive de la société dans des projets que n’aurait certainement pas renié Benjamin Delessert.